Nouvelle perspective

Bienvenue au gite  
   La veille du confinement, ce moment clef où nos vies ont basculé, me donne des idées ! Il a fallu faire des choix, vite, car ensuite, tout serait figé pour longtemps. Décider avec qui se confiner, rester à Paris ou se réfugier dans sa province, mettre sa vie entre parenthèses ou la chambouler…
   Un moment propice à mille histoires, érotiques, romantiques, dramatiques, cocaces…
   Là, j’ai pensé à une comédie romantique. Le cliché habituel de la parisienne branchée et surbookée, qui, à la faveur d’un burning-out, d’une fête de famille pour Noël, ou, comme ici, du confinement, se rend à la campagne, et se trouve soudain une vocation pour cette vie proche de la nature 😉 Un voisin bucheron, un ami d’enfance agriculteur, un ex bourru retiré du monde… n’est pas pour rien dans ce subit intérêt.

***
 
   La nouvelle était tombée, comme un couperet sur leurs vies : le lendemain, à midi, tout le monde devrait se confiner. Les dérogations seraient rares, et strictement contrôlées.
   — Mais comment on va faire ?
   Anna se tordait les mains. Depuis des années maintenant, ses deux filles passaient un week-end sur deux à la campagne, chez leur père. Elle, en vraie citadine, franchissait difficilement le périf’, et uniquement s’il s’agissait de prendre un avion pour visiter l’Italie, l’Espagne, ou se prélasser sur des plages paradisiaques… C’était d’ailleurs ce qui avait sonné le glas de leur mariage, ces envies contradictoires. Lui ne rêvait que de forêts, de nature en fête, de potager ; elle ne jurait que par les expos, les soirées, le shopping… Ils s’envoyaient des noms d’oiseaux à la figure « tu es un vrai bouseux », « tu es superficielle » … Ils avaient préféré s’en tenir là, se séparer presque bons amis avant que ça ne dégénère. Franck avait choisi une grande maison non loin de Paris, il venait chercher les enfants le vendredi soir et les ramenait le dimanche en fin d’après-midi. Les filles revenaient les joues rouges, avec des récits de crapauds trouvés près d’une pierre, de chauves-souris voletant sur la terrasse… Elles sentaient bon le feu de bois l’hiver, la pelouse tondue l’été.
   Et voilà que ce fichu virus chamboulait tout ! Aurait-il le droit de poursuivre ces aller-retours ? Les filles voudraient voir leur père…
   — J’ai quelque chose à te proposer…
   Le ton mystérieux de Franck ne lui dit rien qui vaille, elle se méfiait. Curieuse, elle l’encouragea à parler.
   — Je t’écoute !
   — Vous vivez comme des cafards à Paris, serrés dans un minuscule trois pièces… viens vivre le confinement dans ma maison, vous y serez au large et j’ai un grand jardin ! A nous les joies des barbecues, de la bronzette le nez dans l’herbe dès les premiers beaux jours, des cabanes dans les arbres…. Alors, qu’en dis-tu ?
   — Merci pour les cafards, déjà, et ta vieille baraque pleine d’araignées, non merci !
   — Viens juste pour le week-end alors, tu m’amènes les filles pour une fois, ça fait partie des dérogations. Apporte quelques culottes en plus pour toi, on ne sait jamais ! Les filles ont tout ce qu’il faut ici.
   Son humour à deux balles, il pouvait se le garder ! Anna sentait la moutarde lui monter au nez. Rester calme, surtout, respirer.
   — Mouais, c’est tout vu ! D’accord, je veux bien venir un week-end, pour les filles, mais ensuite, on rentre, car m’attarder dans ton trou perdu, ça ne me tente absolument pas !

   Son nouveau chéri tenta de la retenir.
   — N’y vas pas, reste ! J’ai un mauvais pressentiment, je crains que tu ne puisses plus revenir, ils vont durcir les règles de confinement…
   — On revient dimanche soir, t’inquiète !
   Des paroles sincères, sur le moment.
   Mais ses résolutions ne tardèrent pas à fondre comme neige au soleil.
   Il fit beau tout le week-end, les filles courraient partout dans le jardin, ivres de liberté. Ils déjeunèrent dehors, au soleil. Anna considérait Franck en train de faire griller les côtelettes avec son chapeau de cow-boy ; ça lui allait bien, ce look mi gentleman farmer, mi bad boy. Pourquoi elle l’avait quitté au fait, elle ne se souvenait plus ! Elle le trouvait beau comme tout, plein d’humour, calme ; la vie était douce avec lui, paisible. Et quand elle regardait au loin, ce n’était que pelouses verdoyantes, fleurs des champs, collines herbues, forêts touffues… Oui, elle allait s’attarder un peu, finalement. Pourquoi rentrer ! Rien ne l’appelait à Paris, ni son job, ni l’école ; tout le pays était à l’arrêt.
2019-07-22 17

    Le tourbillon de la vie parisienne, le nouveau chéri, s’enfoncèrent dans les brumes du temps. Ils lui manquèrent de moins en moins au fil des semaines de confinement, et bientôt, elle n’y pensa plus. Elle n’avait pas le temps, elle s’occupait toute la journée, avec le sentiment de revenir à des choses essentielles : le contact avec la nature, dont elle s’était tant moquée, cynique. Envieuse, au fond, avec le sentiment de rater quelque chose. A présent, elle se rattrapait ! Franck la taquinait gentiment, la traitait de bobo parisienne, ravi de la voir se déguiser en fermière et s’intéresser enfin à son potager. Même si le dit contact avec la nature consistait surtout à lézarder allongée sur un transat, le regard perdu vers les collines.  

   Des semaines plus tard, le confinement fut enfin levé.  Anna ne fit pas mine de vouloir partir, on était si bien là, sur la terrasse. Et elle avait planté des légumes, des fleurs, elle voulait voir ce que ça allait donner. Et si elle accueillait des poules, une biquette ? Ou un lapin, même si ça ne servait à rien, ça amuserait les filles ! La fin du confinement ne changea rien pour elle, elle ne bougea pas le petit doigt. Ah si, elle avait envie d’aller explorer cette forêt qui la narguait depuis son arrivée…
   Franck se garda bien de poser la moindre question. Il l’observait, surpris, amusé et attendri aussi. Il n’osait croire à un enthousiasme durable. Sûrement, dès que les théâtres, les cinémas et les bars rouvriraient à Paris, leurs chants de sirènes se révéleraient irrésistibles !
   Il disposait d’un peu de temps pour la convaincre définitivement. Jusqu’au début de l’été ! Au moins…

   Photos : Film « Bienvenue au gîte », avec Marina Foïs, excellente ! Et moi, sur mon transat, en mon château (photo non contractuelle hélas, prise l’été dernier dans une maison d’hôtes…)

2 commentaires

  1. Pierre a écrit :

    L’histoire est attachante, mais la photo est divinement belle….

  2. Clarissa a écrit :

    Merci pour ces compliments !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *