Langue baladeuse

Dentiste

Mon dentiste, j’en ai déjà parlé : un homme que je vois rarement (le plus rarement possible !), mais qui compte dans ma vie : mon tortionnaire qui me fait trembler des semaines à l’avance…

   Le jour J je me présente, presque stoïque. Je tente de me déconnecter, de m’extraire de mon corps ; ce n’est pas moi qui suis là, c’est seulement mon enveloppe corporelle souffrante…

   Je ne reconnais pas l’homme qui m’accueille, est-ce bien mon gentil dentiste, ou un remplaçant sûrement cruel et sadique ? Je suis prête à décamper au moindre doute, tous mes sens en alerte… mais en fait, c’est bien lui, je ne l’ai pas reconnu ! — depuis combien de temps ne suis-je pas venue ? Il faut dire qu’avec son turban de pirate, ses lunettes et son masque, on le voit à peine.

   Je m’installe dans le siège avec le fatalisme d’une condamnée, une lumière aveuglante braquée dans les yeux pour que j’avoue tout, la bouche grande ouverte. J’ai le temps de me dire « il va voir tous mes défauts en gros plan » (on a beau avoir la bouche écartelée, on n’en reste pas moins femme…). Mon dentiste abaisse mon siège en fredonnant « Ra ra Raspoutine » – l’intrusion de ce guérisseur fou me paraît de mauvais aloi vu la situation. Je suis bientôt complètement allongée, avec même la tête penchant légèrement en arrière. Top.

   — C’est parti pour la sieste ! fait-il d’un petit ton guilleret, avant de brandir son instrument pointu et titiller mes dents.
   Je me raidis, dans l’attente d’une douleur fulgurante qui ne vient pas.

   Ouf, les nouvelles sont bonnes, pas le moindre début de carie à l’horizon, un petit détartrage suffira. Ce qui revient exactement au même de mon point de vue : bruit de perceuse, mâchoire qui vibre, impression de se faire transpercer les dents à vif… Je tente de penser à autre chose, de m’évader en moi-même loin de cette torture ; ça finira bien un jour ou l’autre. Je choisis un sujet qui m’absorbe complètement, le nettoyage au karcher passe au second plan.
   Mon dentiste me tire de mes pensées.

   — Dites à votre langue d’arrêter de m’embêter !

   Je me fige, saisie, rouge de honte en réalisant ce qu’il se passe… Ma langue, cette coquine, semble douée d’une vie propre. Tandis que je m’évade dans mes rêveries, elle s’enroule langoureusement autour des doigts de mon dentiste, tâte, lèche, taquine tout ce qu’elle peut, se délectant de quelques vibrations au contact de l’instrument…

   Mon dentiste fait une pause et je me confonds aussitôt en excuses.

   — Je suis désolée, je pensais à autre chose, je ne m’en rendais même pas compte…

   — Ne vous en faites pas, ça arrive souvent… la langue est un animal curieux, quand quelque chose d’incongru se retrouve dans votre bouche, elle vient aussitôt en reconnaissance et explore. Maintenant que je vous l’ai dit, elle va se tenir tranquille ! Continuez de penser à autre chose, on s’y remet !

   Cette fois, je me concentre sur ma langue, pour qu’elle reste à sa place, mais une fois ou deux, je ressens de légers picotements, signe qu’elle tâtonne autour de l’instrument vibrant. Vite, je la rappelle à l’ordre, le rouge au front, espérant que les doigts de mon dentiste ne se soient pas pris trop de coups de langue au passage. Il ne manifeste aucune gène, et continue inlassablement, pour l’éternité, jusqu’à ces paroles libératrices.

   — Et voilà, j’ai fini, rendez-vous dans un an !

      Ou jamais me dis-je secrètement. On aura peut-être inventé un médicament miracle qui nous garde des dentistes d’ici là ? Ou des aliens nous auront offert leur caisson miracle où tout se répare ? Croisons les doigts !

   Illustration : un dentiste au moyen-âge, sur une estrade pour le spectacle, avec la musique pour couvrir les cris ; de quoi se plait-on ?

6 commentaires

  1. Clarissa a écrit :

    Je te comprends, on est deux… Courage, tu vas t’y habituer peu à peu, c’est sûr !

    1. Clarissa a écrit :

      J’ai eu du mal à voir entre les lunettes, le bonnet, le masque

    2. Clarissa a écrit :

      Tu as raison d’avoir choisi une dentiste qui te plaît ! Quitte à souffrir, autant que ce soit pour ses beaux yeux …. (on a tous été traumatisés enfants !)

  2. Pierre a écrit :

    Rien que de te lire, des frissons d’adolescent apeuré par son vieux dentiste me sont revenus… Aujourd’hui, ma dentiste est une femme pleine de charme et d’humour qui peut faire ce qu’elle veut de ma bouche. (fantasme quand tu nous tiens…)

  3. Pierre Albin a écrit :

    Bonjour Clarissa, tu ne dis pas si au moins, c’est un beau gosse ton dentiste…😉

  4. Le Matou Liberti a écrit :

    Beau récit… J’ai moi aussi horreur d’aller chez le dentiste ce qui explique que désormais j’ai un appareillage complet de la mâchoire supérieure (l’âge est là lui aussi)et je ne m’y suis pas encore habitué 4 semaines après…

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