Interview de Cédric Lépine

   Cédric Lépine, critique cinéma, m’a interviewée pour son blog hébergé sur Mediapart. Vous pouvez lire l’interview ici
   Je la recopie également, pour ma collection personnelle 😉 :
  

Dans son nouveau livre « Le Village des soumises », l’auteure Clarissa Rivière développe une fiction autour de personnages découvrant « Le Village » où le BDSM a pour règle la domination masculine sur les femmes soumises. Autour d’une plume enjouée à la sexualité descriptive explicite, les héroïnes sont conduites à découvrir un univers dont elles ne tardent pas à comprendre les enjeux réels.
Cédric Lépine : Pouvez-vous rappeler l’histoire de l’écriture du Village des soumises entre les premiers mots et la dernière relecture avant publication ?
Clarissa Rivière : Lors d’un séjour dans un club de vacances, j’ai pensé que ce serait un chouette décor pour un roman. J’ai commencé à l’écrire, en corsant le concept selon mes goûts : un club de vacances BDSM. Un paradis artificiel où tout est prévu pour le plaisir – celui des hommes. J’ai griffonné dans un cahier au bord de la piscine, mais de retour à Paris, j’ai mis de côté ce projet, et je l’ai oublié.
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Je l’ai repris à la faveur du confinement. Avec l’enfermement et la privation de sorties, mes fantasmes allaient bon train ! Et j’avais du temps…
C. L. : Qu’évoque pour vous l’idée du Village qui donne son nom au centre de vacances BDSM ?
C. R. : Au départ, mon manuscrit s’intitulait Le Village tout court, mais mon éditeur m’a fait remarquer à juste titre qu’il n’évoquait pas assez le thème de l’histoire, c’était un titre trop générique.
J’aime beaucoup le mot « village », sa sonorité déjà, et ses connotations : un microcosme petit, chaleureux. Un monde clos où tout le monde se connaît, se rencontre, et se surveille aussi.
J’ai pensé bien sûr aux « villages » d’un club bien connu, et leur côté un peu enfermant : on part au bout du monde, pour finalement rester dans le « village » toutes les vacances. Il offre toujours les mêmes piscines, buffets et activités, à peu de choses près, où que l’on soit.
J’ai aussi pensé à un film qui m’avait marquée, Le Village [2014, M. Night Shyamalan] : une communauté vit isolée, persuadée que des monstres habitent les bois entourant leur village.
C. L. : Pensez-vous aux initié.es et non-initié.es quand vous écrivez un tel livre ?
C. R. : On peut lire l’histoire que l’on soit initié ou pas au BDSM, à condition d’être majeur, car mon livre est très érotique, voire pornographique. Il décrit un BDSM très sexuel, alors que le BDSM est bien plus large et diversifié que cela en réalité.
Je n’ai pas pensé aux non initiés.es quand j’ai écrit mon histoire. J’y ai pensé plus tard, au moment de remettre mon manuscrit à mon éditeur, touchée par plusieurs témoignages d’abus, en ajoutant une annexe qui rappelle l’importance du consentement, de la communication. Des conseils surtout destinés aux débutantes souhaitant se lancer dans la soumission.
C. L. : Pourquoi avoir choisi plusieurs protagonistes pour porter l’histoire ?
C. R. : J’avais envie que plusieurs voix s’expriment, pour montrer différentes manières d’appréhender la soumission et la domination.
Je dis souvent que je n’aime pas les étiquettes, les « cases », trop réductrices, mais finalement, je ne peux pas m’empêcher d’en créer, mes personnages deviennent des sortes d’archétypes, ils incarnent chacun et chacune une facette du BDSM :
Du côté des maîtres :
– Le dominant prévenant, galant, élégant et charmant, sombre parfois : Paul je ne l’ai jamais rencontré celui-là, vaguement inspiré de 50 Nuances de Grey
– Le dominant tout feu tout flamme, au charisme de folie, briseur de cœurs, séducteur, très joueur, avec un brin de sadisme : Axel – J’ai bien un exemple en tête
– Le joueur avant tout, pas vraiment dominant en fait, mais aimant les ambiances fetish et BDSM : Sébastien – je le croise souvent, lui
– Le libertin qui s’essaie avec plus ou moins de succès à la domination : Antoine – bien connu de nos services 😉
– Le dominant qui abuse de sa position pour obtenir des faveurs, tout en cultivant son côté paternaliste, et c’est une bonne chose : Pierre – je pense que ce type de dominant a disparu, emporté par la vague #MeToo
Et du côté des soumises :
– La soumise « brat », un peu rebelle et switch sur les bords, qui n’en fait qu’à sa tête : Marion – j’en connais quelques-unes, j’adore !
– La soumise romantique, plutôt soft, surtout adepte des relations D/s, rêvant de se soumettre par amour : Chloé – franchement, je ne vois pas ! Moi, peut-être ^^
– La soumise plutôt libertine en réalité, mais trouvant dans le BDSM un terrain pour réaliser ses fantasmes : Océane
– La soumise masochiste, recherchant la douleur, l’humiliation : Aude
C. L. : Comment définiriez-vous ce girl power que vous citez en fin de votre ouvrage dans le monde de la littérature érotique où les auteurs sont encore majoritairement des hommes ?
C. R. : Je vais essayer de ne pas dévoiler la fin… j’ai voulu ruer dans les brancards et bousculer le modèle quelque peu abusif mis en place au Village par des hommes, pour le plaisir des hommes. Certes les femmes sont invitées, et très gâtées, mais elles n’ont pas voix au chapitre, même si certaines se débrouillent et tracent leur route. Elles vont se rebeller, revendiquer leurs désirs, et leurs souhaits de faire ce qu’elles veulent, contrariées de subir des interdictions, des obligations…
Il me semble au contraire que très peu d’hommes écrivent des textes érotiques. Je connais surtout des autrices de nouvelles et de romans érotiques. La question serait plutôt : mais où sont les hommes ?
C. L. : Contrairement aux nouvelles que vous avez écrites auparavant, qu’est-ce qui vous a intéressé à vous lancer seule dans l’écriture de ce roman de fiction ?
C. R. : J’avais déjà écrit un roman seule : Immersion mettant en scène une dominatrice et son soumis. Une histoire d’amour, romantique et passionnelle. J’avais envie d’écrire toute autre chose cette fois : une histoire avec des dominants et des soumises, essentiellement érotique. Il y a quand même quelques histoires de cœur, on ne se refait pas !
Au départ, j’ai envie d’écrire une succession de nouvelles explorant tous les lieux proposés par un club de vacances : le restaurant, la plage, la piscine, la boîte de nuit… mes personnages allaient s’ébattre partout ! Mais une autre idée a pris le pas : j’ai eu envie de créer des liens entre mes personnages, qu’ils se rencontrent, soient confrontés à des difficultés, dans le cadre d’une machination orchestrée en coulisse.
C. L. : Souhaitiez-vous autour du personnage de Marion représenter l’élan révolutionnaire face à un fonctionnement qui exclut les dominatrices ?
C. R. : Marion est avant tout guidée par son plaisir et ses envies. Elle s’inscrit à ces vacances BDSM avec la ferme intention de n’en faire qu’à sa tête, malgré son statut de « soumise » et d’en profiter au maximum en cachette. Au fil du roman, une conscience « féministe » germe dans son esprit, alimentée par son ras-le-bol d’être cantonnée à un rôle précis, les abus constatés…
C. L. : En quoi la microsociété que vous avez décrite dans Le Village des soumises reflète l’état du monde et de la société à l’extérieur ?
C. R. : Je n’ai pas cherché à peindre une caricature de notre société, même si ça aurait pu être amusant ! Peut-être une caricature de certains libertins, qui, sous prétexte qu’ils invitent leurs partenaires, ou que c’est gratuit pour elles, peuvent se montrer insistants.
Dans le Village, les hommes décident de tout, ils attirent des femmes en leur faisant miroiter des vacances gratuites, mais en réalité elles seront au service du plaisir des hommes. Certaines adorent cela, d’autres esquivent avec malice les « obligations », mais plusieurs sont abusées, et la ligne jaune est franchie.
La société est bien plus équilibrée. Heureusement, les hommes et les femmes sont désormais égaux et libres de vivre leur sexualité comme ils et elles l’entendent ! La pression reste forte sur les femmes cependant : ce besoin et cette envie de plaire, de faire plaisir. Mais elles « travaillent » sur elles-mêmes pour lâcher prise, et les hommes ont fait du chemin aussi, ils sont nombreux à prioriser le plaisir des femmes par rapport au leur.
C. L. : Comment se sont conjuguées pour vous les notions de plaisir et de désir dans le monde du BDSM que vous avez décrit dans votre ouvrage ?
C. R. : Le monde BDSM du « Village » n’est pas vraiment le reflet du monde BDSM réel.
Comme je l’ai dit, mon roman n’aborde qu’une partie des pratiques BDSM : les pratiques sexuelles, et fait l’impasse sur la plupart des autres pratiques.
Le monde BDSM que je connais est très différent : déjà, dans les soirées où je vais, je croise bien plus de dominatrices que de dominants et bien plus de soumis que de soumises. Les jeux que je vois sont très peu sexuels. Enfin, ils le sont, à leur manière, mais sans se focaliser sur les ébats et les pratiques sexuelles lambda. Les participants se consacrent plutôt à des jeux de rôles, des jeux d’impacts… des préliminaires qui durent à l’infini (alors que dans mon histoire, les préliminaires sont plutôt réduits à leur plus simple expression, on rentre directement dans le vif du sujet). Bien sûr, le désir s’invite, c’est inévitable : la proximité des corps, se toucher, se procurer des sensations… on peut choisir de l’assouvir, ou de le transcender.
– Mes réponses n’engagent que moi, je ne connais qu’une partie de l’univers BDSM : celui des soirées.
Le monde BDSM semble avoir une vision paradoxale du plaisir à première vue : éprouver du plaisir dans la douleur (les masochistes), dans le fait de se livrer, d’être humilié.e, malmené.e… toujours dans le cadre de jeux consentis bien-sûr – mais ça dérape un peu dans mon histoire. La jouissance n’est pas oubliée, et parfois intégrée à des jeux autour de l’orgasme. Dans mon roman, mes personnages jouissent beaucoup aussi !
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Le Village des soumises
de Clarissa Rivière
Nombre de pages : 360
Format : 21 x 13 cm
Date de sortie (France) : 24 janvier 2023
Éditeur : Tabou

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