La nouvelle espérance, d’Anna de Noailles

9782253020455-T   Rien d’érotique pour une fois, mais on ne s’éloigne pas trop de la problèmatique générale quand même : un billet sur les tourments de l’amour… ou pourquoi les femmes se prennent-elles autant la tête, au lieu de vivre paisiblement à l’instar des hommes !

    Je viens de terminer La nouvelle espérance d’Anna de Noailles. J’aime énormément la littérature du XIXe, j’en ai déjà parlé : Zola, Maupassant, Balzac…. sans oublier les Russes ! Là, j’étais curieuse de découvrir le roman d’une auteure féminine, un peu oubliée par des décennies de machisme 😉 et redécouverte à la faveur d’une époque bien plus  favorable aux femmes (j’ai tellement de chance de vivre « maintenant » et « ici », je m’en réjouis chaque jour). J’ai d’abord été déçue par le style que je trouvais précieux, prétentieux, ampoulé, artificiel, par rapport au foisonnement et l’exubérance de Zola par exemple, au naturel plein d’humour de Maupassant, la puissance de ses évocations…

    Mais finalement l’histoire m’a prise, j’ai dévoré le livre, touchée par l’histoire de l’héroïne, une proche cousine de Madame Bovary. Nous sommes dans la haute société de l’époque, personne ne travaille. Les hommes s’adonnent à leurs passions ; les filles se contentent d’exister et de ressentir. Sabine, mariée à un gentil mari féru de sciences, s’ennuie dans la vie et s’étiole mollement. Le temps passe agréablement, lentement, elle n’est préoccupée que de ses toilettes et des choses de l’amour. Le soir, elle s’anime, les amis de son mari viennent leur rendre visite, de jeunes hommes fougueux : l’un est passionné de musique, l’autre de politique… Sabine, qui ne s’intéresse à rien, va tomber amoureuse tour à tour de l’un, puis de l’autre, ne penser qu’à eux, interpréter tous leurs gestes, leurs mots, s’exalter d’un regard, fantasmer sur un sourire, un effleurement, s’enflammer toute seule, projeter ses sentiments… Ces messieurs, chacun à leur tour, lui rendent poliment ses attentions, avec modération, mais ils ne sont jamais assez romantiques ni empressés à son goût, ils restent avant tout tournés vers leurs centres d’intérêt. Sabine, déçue, se focalise vers une autre cible, un amateur de littérature cette fois, en dehors du cercles des intimes. Un peu plus sensible que les autres, il semble répondre mieux à ses attentes passionnelles, elle va le poursuivre de ses assiduités jusqu’à se brûler vive.

    Une telle histoire n’aurait aucune chance de se réaliser de nos jours, d’abord parce que les femmes sont sainement occupées désormais, nous travaillons toutes – ou cultivons des hobbies bien prenants – Cela n’existe plus aujourd’hui les filles se préoccupant uniquement de leur vestiaire et de leurs soupirants ! (sauf peut-être entre 16 et 18 ans 😉 ?). Pourtant, il semble que ce souci ait perduré : les femmes aiment plus, et moins bien que les hommes… Elles ont toujours trop d’amour à donner, un amour excessif, envahissant, dévorant, teinté d’hystérie, qui fait fuir les hommes, plus sages, plus équilibrés dans la gestion de leur vie et de leurs priorités… (je parle en connaissance de cause, mon premier « copain » m’a quittée parce que je lui écrivais trop, il était fatigué de me répondre, rires… ). Les femmes qui aiment envoient trop de sms, trop de mails, réclament trop d’attentions, s’affolent des délais de réponse, harcèlent, relancent, font des scènes… – la seule façon de réagir je pense c’est de les prendre fort et longtemps, avec pourquoi pas une petite fessée histoire de les replacer dans la réalité 😉 (conseil d’amie, pour rire, aux hommes victimes de ces amoureuses harceleuses).

    Je ne sais pas d’où nous vient ce besoin débordant d’aimer, de le montrer à outrance, de le dire trop souvent, au point d’encombrer et saturer l’objet de nos attentions. Je pense que les hommes sont plus investis dans leur vie pro, poussés par cette injonction de la société : il leur faut absolument réussir ; une injonction qui reste plus légère pour les femmes aujourd’hui encore, elles peuvent rester tournées vers l’amour et se tourmenter sans fin, tout le reste passe après. Leurs parcours est toujours peu ou prou le même, – moult cafés et papotages avec des copines me l’ont confirmé. Enfer et damnation.

Nous épousons un homme amoureux fou de nous, mais cet amour se dissout dans les factures, les chaussettes perdues, le frigo à remplir… tout un quotidien tue-l’amour, et nous sommes de nouveau en manque d’amour,

nous reportons notre besoin d’aimer, notre envie de baisers et de câlins sur nos bébés qui se laissent faire en babillant joyeusement, avec des rires en cascades, mais ils finissent par grandir et se dérobent à nos élans maternels, ils faut nous résoudre à les laisser tranquilles et voler de leurs propres ailes,

et puis c’est le temps des amants, mais les amants sont débordés, insaisissables, ils ont d’autres priorités, se lassent vite, sont perclus d’états d’âme et de scrupules, ils finissent par nous fuir, étouffés par nos attentions,

le libertinage semble apporter un temps un semblant de solution : des étreintes et des baisers, encore et encore ! mais les libertins recherchent avant tout des ébats torrides, qui ne comblent jamais assez notre manque de tendresse… et nous laissent des courbatures,

alors, retour aux fondamentaux, à l’amour fondateur de notre vie, notre socle, notre port d’attache, notre mari, toujours fidèle au poste, tout surpris de ce retour de flamme, mais ravi, qui accueille avec indulgence, humour, et sans se poser de questions – sans trop d’émotions non plus – chat échaudé… –  ce retour de l’enfant prodigue.

    Ainsi, aussi imparfait que soit le mari de Sabine dans La nouvelle espérance, il reste présent à ses côtés, ne sachant comment la rendre heureuse, s’y efforçant, maladroitement, assez nonchalamment c’est vrai. Il s’afflige de ne pas la comprendre, lui offre toute la liberté qu’elle souhaite, et ce n’est pas rien en ce tout début du XXe siècle… A la place de Sabine, au lieu de chercher l’amour impossible parmi mes meilleurs amis, je me serais intéressée un peu plus à mon scientifique de mari !

    Finalement, en repensant à tous ces témoignages de filles trop amoureuses, je me dis que seules les religieuses peuvent aimer tout leur soul et à loisirs, elles ne se heurtent pas au cruel retour de bâton de la réalité, elles peuvent fantasmer sur l’amour en retour de Dieu à l’infini et l’imaginer sans limite. (je ne sais pas comment elles gèrent le désir physique par contre ^^ Sans doute disparaît-il à force d’être transcendé en un amour spirituel)

    Je sais que mes copines auteures vont me taper sur les doigts ! Ce n’est plus du tout dans l’air du temps d’opposer ainsi les sexes, d’écrire des trucs du style « les femmes sont comme ci, les hommes comme ça »… bien sûr, je reconnais que tout cela est très réducteur et vite dit ! Il existe des hommes à la sensibilité d’une jeune fille en fleur, et des femmes enchaînant les amants sans se poser de questions, focalisées sur leur ambition de killeuse… C’était juste un billet comme ça, pour bavarder,. Je suis toujours fascinée de l’actualité vibrante des romans d’autrefois, sur l’analyse des sentiments notamment, même si le contexte n’est plus le même. Madame Bovary forever.

10 commentaires

  1. Louise a écrit :

    J’aime beaucoup ton billet et tes remarques, que je trouve plutôt justes également. Et je vais m’empresser d’aller jeter un œil à cet auteur que je ne connais que par ses poèmes. Merci !

  2. LeDormeurDuVol a écrit :

    Clarissa, doux roseau bougeant au gré des vents de l’érotisme ou du romantisme…
    Voilà encore un billet que j’aime et je ne le trouve pas du tout déplacé puisque parler des femmes, ou des hommes, des ressentis, des tourments, c’est parler d’amour, et bien sûr d’Éros. J’apprends que les amants s’envolent… pas tous… pas tous..
    Qui fuit l’autre ? Qui suit l’autre ? Est-ce que les femmes n’ont pas un peu tendance à se lasser de leurs jouets ?
    Je pense qu’il peut y avoir de l’amour dans le libertinage, c’est même la définition du polyamour, à moins que libertinage ne soit que badinages… Quant aux religieuses qui fantasment à loisir avec le bâton de la réalité, j’ai eu une érection en vous lisant. ^^
    Je trouve que c’est très bien d’opposer les hommes aux femmes et réciproquement de l’inverse, même si nous devrions être égaux en droits, ce qui est loin d’être le cas, nous avons bien des différences (qui ont parfois tendance à s’emboîter parfaitement), des goûts, des envies, des façons de penser, chacun apporte à l’autre et en parler permet au final de mieux se comprendre.

  3. Clarissa a écrit :

    Merci Louise ! J’aime bien quand les auteurs anciens nous éclairent sur des sujets actuels ! Tu me diras ce que tu en penses…

    1. Clarissa a écrit :

      Votre commentaire me fait très plaisir ! C’est vrai, j’oscille, et mes personnages aussi, entre mon goût pour le romantisme, l’amour absolu ; et l’érotisme… difficile de concilier les deux, d’où quelques tiraillements et questionnements ! L’amour dans le libertinage est un sujet dangereux je trouve, je ne suis pas certaine que cela soit une bonne idée de mélanger les deux… Je pense moi que les hommes se lassent plus vite, car les femmes intellectualisent plus, se situent plus dans les sphères de l’esprit que celles du corps.. mais là encore, tout dépend des hommes, tout dépend des femmes… Je suis ravie que ma religieuse vous ait émue … j’ai envie d’écrire une nouvelle où une religieuse en pleine transe mystique rêve qu’elle fait l’amour avec dieu… moi aussi j’adore les différences entre les hommes et les femmes ! J’adore vos joues barbues, votre force, vos élans.. tout ce qui nous différencie !

    2. Louise a écrit :

      Clarissa, il y avait une nouvelle de Valéry K. Baran chez Paulette (peut-être dans un des recueils Miroirs, mais je ne suis pas certaine) qui parlait de cette transe mystique, l’avais-tu lue ?

      1. Clarissa a écrit :

        Je me souviens de la nouvelle de Julie Derussy, dans le recueil « Tabous », tu ne penses pas à celle-là plutôt ? Son héroïne s’incarne dans toutes les divinités..

        1. LeDormeurDuVol a écrit :

          Intéressant… Balzac disait « L’extase religieuse est la folie de la pensée dégagée de ses chaines corporels » ou un truc comme ça. Il y a en effet sûrement quelque chose à écrire à ce sujet. Sainte Bernadette, si je ne me trompe pas, a vécu l’extase, elle semblait dans un autre monde. Les flammes des bougies lui brûlaient la main mais elle ne les sentait pas, et ensuite n’a eu aucune traces de brûlures.
          Il me semble qu’il y a eu une autre religieuse qui était limite orgasme mais je ne me souviens plus de l’histoire. Intéressant à écrire en tout cas.
          Ma barbe fait maintenant 10 centimètres… J’ai l’impression d’être le pubis de Marylin Chambers dans les années 70…

          1. Clarissa a écrit :

            Ste Thérèse d’Avila vivait aussi des extases intenses et voluptueuses ! Ses textes sont brûlants …

  4. MlleOpaline a écrit :

    J’ai trouvé ce billet drôle, même si je ne suis pas une fan de Madame Bovary

    1. Clarissa a écrit :

      Merci Mlle Opaline ! Ah moi par contre, je m’identifie tout à fait à Madame Bovary : trop de contes de fées, puis trop de romans sentimentaux… à présent, je lis de la SF et de l’érotisme !

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