Une petite romance « slow burn » , comme on dit dans le jargon de la romance !
– assez « fast » quand même, puisque c’est une short story : glissements et dérapages progressifs au fil des visites à un ami blessé..
Autres tropes en jeu : « friends to lovers » et « proximité forcée »
(Les tropes sont les thèmes que l’on retrouve dans les romances, des « clichés » familiers, des situations redondantes dont on ne se lasse pas)
– « Proximité forcée », ça peut être en raison d’une tempête de neige par exemple (romances de Noël)
– « Slow burn » et « Friends to lovers » : c’est l’inverse de « Love at first sight » : l’amour s’invite peu à peu, les choses dérapent sans que les protagonistes s’en rendent vraiment compte… et quand ils ouvrent les yeux, c’est déjà trop tard.
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J’aurais dû me méfier ! Ce n’est pas comme si je ne le savais pas… En vraie midinette fleur bleue, je dévore les romances, je ne manque jamais aucune comédie romantique, et ce cliché revient régulièrement : le héros ou l’héroïne se retrouve immobilisé pour une raison ou une autre, et ce qui n’était qu’un vague crush sans importance, une amitié, ou une relation de travail… se transforme peu à peu en autre chose ! Des sentiments naissent, on ne les attendait pas, ils surviennent malgré tout, et avec eux, l’embarras, les scrupules, la gêne… L’enthousiasme et l’effervescence aussi !
Car on s’attache à ce dont on s’occupe, c’est bien connu, que ce soit un oiseau tombé du nid, un chat errant recueilli… Un ami dans le plâtre.
Je le savais, mais je me suis menti à moi-même, je me suis bercée d’illusions !
Tout a commencé en toute innocence et avec les meilleures intentions du monde (dont sont pavées l’enfer !) : cet ami s’est retrouvé avec une jambe cassée tout seul au milieu de l’été, son entreprise était fermée, ses collègues et ses amis partis en vacances… Je suis sa seule connaissance encore présente sur Paris, je ne peux pas me défiler, ce serait cruel, et j’accepte avec joie de venir l’aider pour faire ses courses, diverses tâches… J’ai toujours eu une fibre maternelle, alors oui, pas de souci, je vais m’occuper de lui et j’en frétille de joie à l’avance !
Bientôt, je prends de plus en plus de plaisir à le retrouver. Mon aide se révèle bien maigre en réalité, il se débrouille très bien tout seul. Je me sens inutile, à un détail près : je lui tiens compagnie ! Je viens aussi pour d’obscures raisons, que je tente de me cacher le plus possible : sa voix, ses histoires, ses yeux, son corps, ses mains… autant de bonnes raisons pour venir ! Les courses à Franprix ne sont plus qu’un prétexte, je suis même venue une fois pour rien, tant on a bavardé. Quand on a enfin regardé l’heure, Franprix était fermé depuis longtemps, je suis repartie penaude, mais le cœur en fête, sans trop comprendre pourquoi.
Les jours passent, je m’attarde auprès de lui plus que de raison, alors même qu’il n’a visiblement plus besoin de moi. Mais il ne me « libère » pas de mes douces obligations, et je continue à venir, je n’arrive pas à m’en priver. Désormais, il fait ses courses en ligne, je viens seulement pour le plaisir ! Le plaisir d’être avec lui, peu importe ce que l’on fait : parler, écouter de la musique, manger… Je me sens bien, proche de lui, je ne voudrais être nulle part ailleurs, les heures filent et glissent sur nous. Moi qui ne tiens pas en place d’habitude, frôlant la claustrophobie, je n’ai jamais été aussi heureuse qu’enfermée entre ces quatre murs avec lui !
Je dois ouvrir les yeux à la fin ! Je m’incruste, je commence à être de trop, et il est trop poli pour me le dire. C’est à moi de mettre fin à mes « services » imaginaires ! Je n’y parviens pas, je suis si bien chez lui… Je connais ses placards par cœur, ses habitudes, je sais ce qu’il aime manger… C’est la vie commune avant l’heure, et j’adore ça ! Une vie bien douce… Tout me plaît ! Jouer à la dînette, nous régaler, m’assoir tout près de lui pour regarder des trucs sur son téléphone, en tout bien tout honneur – mais pour combien de temps !
En réalité, je n’ai plus aucune raison de venir le voir, sa jambe est presque réparée, il va gambader à nouveau, retrouver sa vie, comme je retrouverai la mienne — car c’est vrai que je ne fais plus grand-chose à part lui rendre visite. Tout le reste est laissé en souffrance, j’ai même annulé mes vacances pour lui, elles ne me tentaient plus.
Peut-être resterons-nous liés ensuite, qui sait ? Je l’espère en secret ! Il arrive qu’un oiseau s’attarde, même une fois ses ailes guéries. Il pourrait s’envoler, mais il choisit de rester là, sur l’épaule de sa sauveuse…
Ce soir-là, il m’accueille victorieusement et fait quelque pas vers moi : il n’a plus besoin de béquilles !
Mon cœur se serre, je partage sa joie, bien sûr, mais je me dis aussi que cette parenthèse hors du temps dans son appartement s’achève. Notre complicité, nos fous-rires, nos blagues nulles, nos attendrissements… Tout cela appartiendra bientôt à mes souvenirs !
Me voilà complètement oisive, tandis que lui évolue avec naturel dans son environnement, comme s’il ne s’était jamais cassé la jambe : il attrape des verres dans le placard du haut, nous sert à boire… Je me contente de le contempler, il semble si heureux de se déplacer comme avant, de retrouver toute son autonomie, et je me réjouis pour lui ! Je deviens rêveuse, mélancolique, je ne sais pas quoi faire de moi ; je devrais partir.
Il dissipe mon embarras.
— On regarde un film ?
Un film, très bien, c’est parfait ! Je suis dans tous mes états, sans comprendre pourquoi, le cœur battant à tout rompre sans raison. Heureusement, il ne fait pas attention à moi. Il oriente mieux l’écran de son ordinateur, choisit un film qu’il aime et souhaite me montrer, et s’allonge sur son lit.
— Tu viens à côté de moi ?
Je m’étends près de lui avec précaution, essayant de me faire la plus légère possible. Je me sens incapable de prononcer le moindre mot, je veux juste calmer les battements de mon cœur. Un film, quelle bonne idée ! Ce truc pour ados qui permet d’être ensemble sans avoir à se parler… Je n’arrive même pas à suivre l’histoire tant j’ai conscience de sa présence. Je sens sa chaleur, j’entends sa respiration, je respire son parfum…
Un gag à l’écran nous fait éclater de rire, c’est bon de relâcher un peu de pression, je respire enfin ! Je bouge pour mieux m’installer, et mon corps, ce traitre, en profite pour se rapprocher encore de lui.
On garde les yeux rivés sur le film, mais nos mains se rapprochent, nos doigts s’effleurent, hésitent… Je frémis des pieds à la tête, j’ose à peine respirer à nouveau. Soudain, une silhouette armée d’un couteau apparaît à l’écran, je sursaute et j’attrape sa main par réflexe. Il la serre doucement avec un petit rire indulgent.
— Il est sympa en fait, tu vas voir plus tard !
Il n’a pas lâché ma main, je ne me dérobe pas ; une ligne rouge vient d’être franchie, irrémédiablement ! Je me mords les lèvres, qu’est-ce que j’ai fait… C’est un ami ! Je venais le voir juste pour faire ses courses à la supérette, à la pharmacie, l’aider…
Mais tout a changé : on a discuté, il s’est confié, je l’ai écouté, rassuré, il s’est intéressé à moi aussi, m’a posé plein de questions. Je sais tout de lui, et il connaît toute ma vie ! Il m’a cuisiné de délicieux petits plats, on s’est régalés en échangeant des secrets… On a glissé imperceptiblement l’un vers l’autre, c’était irrésistible, jusqu’à s’allonger sur son lit en se tenant la main !
Je me fige, statufiée, dans l’attente de la suite.
Il porte ma main à ses lèvres, l’embrasse, et m’interroge avec son regard doux.
— Tout va bien ? Tu es d’accord ?
Ma main se libère toute seule, caresse ses joues, son cou, ses épaules… Je suis toujours incapable d’articuler un seul mot. On se tourne l’un vers l’autre, le film est oublié. Je bois son regard, sa respiration, je respire sa peau, tandis que mes mains la parcourent à l’aveuglette. Sa peau est douce sous mes doigts, chaude. Je deviens brulante moi aussi, mon désir s’enflamme avant même que j’en prenne conscience. Je m’ouvre tout entière, malgré moi ; j’ouvre grands les bras, j’entrouvre ma bouche, mes jambes…. Il se colle à moi, je l’enlace et le serre fort, il ne pourra plus s’échapper, jamais. Ses lèvres se posent sur les miennes. Je défaille de désir, mes jambes cherchent les siennes…
Je réussis à me reprendre, dévorée par la culpabilité, je ne veux pas perdre mon ami ! Je chuchote à son oreille.
— Qu’est-ce qu’il nous arrive ?
Et soudain, les mots se bousculent, je n’en finis plus de m’excuser, de me justifier.
— Je suis désolée, je ne voulais pas… je n’ai pas réfléchi…. J’ai un peu le syndrome du sauveur… on s’attache à ce qu’on « sauve », même si je n’ai pas fait grand-chose en réalité…
Il me fait taire d’un baiser, plonge ses yeux dans les miens, sérieux tout à coup.
— Moi je me suis attachée à toi depuis bien plus longtemps ! Le jour de mon accident, on devait prendre un café, tu te souviens ? J’étais tellement content à la perspective de te voir, je me sentais plein d’élan, je débordais d’énergie ! J’ai dévalé les escaliers, j’ai sauté des marches pour te retrouver plus vite… Tu connais la suite !
Un abyme s’ouvre sous mes pieds ; comment ça depuis longtemps ? Depuis combien de temps ? Pourquoi ne m’a-t-il rien dit, au lieu de faire le fou dans les escaliers ! Mes questions s’envolent en fumée, ses mains me caressent, soulèvent ma robe, des frissons d’excitation se diffusent dans tout mon corps, se concentrent en un endroit précis… Ce n’est plus le moment de s’expliquer, une autre urgence s’impose : faire l’amour, fêter sa délivrance, et le début de… je ne sais quoi : un plan cul, un coup d’un soir, une aventure… un grand amour ?
J’y réfléchirai plus tard !
– Film Les proies
