Gestes barrières

2021-01-18 09

   Alors que des rumeurs inquiétantes sur l’éventualité d’un 3ème confinement circulent, voici une petite fable politique distopique. Rien d’érotique pour une fois ! Le déclencheur : l’interdiction de la musique lors de la manifestation de samedi dernier…

***
   Il fallait lutter contre l’épidémie par tous les moyens, les hôpitaux saturaient, et se confiner à nouveau. Tout le monde le comprit, et accepta cet énième confinement ; c’était l’affaire de quelques semaines.
   Ils ont commencé par fermer les cafés, les restaurants, les clubs, les discothèques… tous les lieux de vie, de joies et de fêtes. Ils ont aussi fermé les lieux d’histoire, d’art et de culture : les musées, les cinémas, les théâtres. Ils ont bien sûr interdit les soirées organisées, les conférences, les expositions… Les églises résistèrent un temps, Dieu sait pourquoi, avant d’être fermées à leur tour.
   Les manifestations ne tardèrent pas à être interdites elles aussi, et avec elles tous les rassemblements quels qu’ils soient, et tous les sports.
   Ils ont ensuite interdit les soirées privées chez les uns et les autres, les dîners entre amis, les fêtes familiales, les visites aux grands-parents… toujours au nom de la protection de tous, et de la santé.
   Bientôt, il ne restait plus que le travail et l’école. Le télétravail et l’enseignement à distance devinrent la norme, sauf exceptions soigneusement encadrées.
   La dénonciation entre voisins fut fortement encouragée, « pour le bien de tous ». L’état et les medias n’hésitaient pas à monter les gens les uns contre les autres, dénonçant ceux qui voulaient « profiter », au mépris de la santé de tous, les mettant en danger. Personne n’osa protester, ceux qui l’osaient se faisaient accabler d’insultes, traiter d’assassins ; ils préférèrent se taire prudemment avant les premiers jets de pierres. Les prisons débordaient, on allait en garde à vue pour l’organisation d’une soirée, d’un apéro, une sortie sans raison…
   Les enfants se retrouvèrent isolés les uns des autres, séparés de leurs amis, privés de leurs activités préférées, que ce soit le foot ou la clarinette. La vie toute entière, sociale et professionnelle se déroulait chez soi. Les outils ne manquaient pas, pour les amis comme les collègues : outils de visio conférence, live… autant de pâles substituts à la vraie vie. Le soir, on passait de la chaise de bureau au canapé, de l’écran de l’ordinateur à l’écran de la télé, pour s’abrutir de séries après s’être abrutis sur Zoom. L’appartement devenait un lieu fourre-tout, à la fois lieu de travail, lieu de loisir, lieu de détente, où tous vivaient entassés, enfants et parents, avec les inévitables tensions qui en résultait. Chaque famille vivait dans cet espace clos, pris en grippe maintenant qu’il était devenu leur prison, à des années-lumière les unes des autres.
   Les commerces, même dits « essentiels », fermèrent à leur tour, les livraisons à domicile se généralisèrent. Les réseaux de transports se sont rarifiés, il fallait rester chez soi, pour son bien.
   Les villes, privées de leurs cinémas, cafés, magasins, perdirent leur âme. Il était de toute façon interdit de se promener. Tous ceux qui le pouvaient prirent la fuite pour rejoindre leur maison de campagne, leur résidence secondaire… vite, tant que les stations essence restaient encore ouvertes, mais pour combien de temps. Les aéroports et les gares étaient déjà fermées.
  Le gouvernement alla plus loin encore, posséder un animal de compagnie fut interdit, c’était l’occasion de se promener, de se retrouver, des abus étaient constatés et montrés du doigt. Il fut décidé de placer des policiers devant les résidences, pour empêcher les gens de sortir de chez eux ; certains s’entêtaient encore.
   Des manifestations tentèrent de s’organiser, elles furent durement réprimées, pour mise en danger de la vie d’autrui. Des voix dissidentes voulurent s’exprimer, elles furent décrédibilisées ; un ramassis de propos égoïstes et dangereux.  
   La neige tomba, en abondance, partout sur le territoire, plusieurs jours d’affilée. L’état ne bougea pas, et interdit aux collectivités locales de dégager les routes. Ainsi, les gens allaient rester chez eux pour de bon, bien à l’abri. Le gouvernement se félicitait, les chiffres étaient encourageants, on enregistrait moins de décès liés aux accidents de la route, du travail… L’Etat jouait pleinement son rôle protecteur, la durée de vie augmentait nettement ! Il taisait l’explosion des ventes des antidépresseurs.
   Cependant, le virus sévissait toujours, d’après les informations en tout cas, les chiffres n’étaient pas bons, jour après jour, une carte toute rouge s’affichait sur les écrans. Il ne fallait pas relâcher sa vigilance rabâchaient les politiques de tous bords, il fallait prolonger les mesures, renouveler les efforts, au nom de la solidarité nationale et de la santé de tous. Beaucoup se résignèrent, s’adaptèrent à cette non vie, d’autres déprimèrent, devinrent fous. Ces gestes barrières ne faisaient que les enfermer, eux.
   L’hiver s’installa sur la ville et dans les cœurs. Presque une année de lutte déjà, et un quotidien qui empirait au fil de la survenue de variants plus toxiques les uns contre les autres, présentés par des ministres de plus en plus intransigeants.

    Ils ne réussirent pas à interdire l’espoir, ni à éteindre la joie de vivre.
   L’été revint, les fenêtres s’ouvrirent, de la musique se répandit dans les cours d’immeuble et dans les rues. Les gens dansaient et chantaient sur leurs balcons. Les oiseaux qui envahissaient le ciel finirent par leur donner des idées.
   On ne sait pas exactement comment tout commença. Une personne sortit, et puis une autre, encore une autre… Les vigiles postées devant les immeubles, un instant saisis, leur emboîtèrent le pas ; un cortège se forma à travers la ville, grossissant à mesure que d’autres promeneurs se joignaient à lui. Personne n’avait peur, ni de l’amende, ni du virus ; existait-il seulement ? Depuis le temps… On pouvait en douter, malgré les chiffres, toujours alarmants. Certains parlaient de complot d’Etat, on se trouvait en dictature ! Plus vraissemblablement, le gouvernement avait peur, peur de n’avoir pas pris assez de précautions, d’être accusé… les spectres des grands scandales sanitaires le hantaient toujours.
   La police, elle, n’en pouvait plus de cette guerre civile. Les gens ne faisaient rien de mal, ils réclamaient juste la liberté de vivre, ils se joignirent eux aussi au cortège. Des musiciens sortirent leurs instruments, des chars improvisés accueillirent des groupes de rock, des DJ…. La ville devint une immense fête qui se propageait à sa banlieue, à tout le pays.
   La révolution était en marche ! Ceux qui restaient calfeutrés chez eux furent vite mis au courant : les réseaux sociaux passaient en boucle les vidéos filmées. Bientôt, même les plus craintifs se risquèrent dehors, tétanisés après un hiver terré et l’avalanche de mauvaises nouvelles tombant dru sur BFM.
   Le président, alerté, songea à quitter le Fort de Brégançon, où il s’était retranché. Quand il arriva, il était trop tard, on ne voulait plus de lui. Une charte avait été rédigée, elle circulait sur les réseaux, des millions de citoyens l’avaient déjà signée. 
   (…) Laissez-nous mener notre vie d’adulte responsable ! La vie passe vite, on a envie de profiter de chaque seconde, quitte à l’écourter par notre imprudence. Nous demandons de nouvelles élections, ce gouvernement a montré son incapacité à nous sortir de cette crise.
   Nous voulons bâtir des hôpitaux, former des soignants, mieux les rémunérer, protéger les personnes fragiles, les aider, organiser toute une chaîne de solidarité autour d’elles, et vacciner tous ceux qui veulent sans paperasserie inutile. Quant aux autres, et bien, qu’ils vivent leur vie selon leurs envies ! Boivent et festoient ! Liberté ! Après tout, c’est le premier mot de notre devise, et il a été oublié depuis longtemps il nous semble.
   Et pour commencer, rendez-vous place de la Bastille, et sur toutes les places du monde, pour des rave party géantes afin de fêter notre délivrance avec du gros son !
  (…)

***

   Photos : extrait d’un article de Libération

3 commentaires

  1. Moi&Elle a écrit :

    Bravo
    C’est vraiment très bien écrit…
    Cela nous montre que la distance est courte entre « le quotidien » que nous vivons,
    et l’enfer de la fiction…
    Tu dis dans ta conclusion, ou plutôt, tu fais dire, à « la charte » :
     » Laissez-nous mener notre vie d’adulte responsable ! La vie passe vite, on a envie de profiter de chaque seconde, quitte à l’écourter par notre imprudence.  »
    Un seul aspect disparait : a-t-on le droit de mettre la vie des autres en danger ?
    Je ne sais pas vraiment…

  2. Clarissa a écrit :

    Oui, c’est un souci… je suis d’accord, il nous faut protéger les personnes fragiles avant tout… Dans ce petit récit SF j’évoque une chaîne de solidarité autour d’elles, afin de les aider si elles doivent faire attention en attendant la vaccination… mais tu as raison, on touche là les limites de mon histoire… !

  3. Clarissa a écrit :

    Merci pour les compliments !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *