Catherine Robbe-Grillet, la singulière

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    Catherine Robbe-Grillet se confie dans une série d’interviews passionnante sur France culture.

     Je la connaissais surtout en tant que Jeanne de Berg, en particulier à travers son livre Cérémonie de femmes, paru en 1985, où elle décrit les séances sadomasochistes qu’elle organise.  
     J’ai écouté avec beaucoup d’intérêt ces 5 podcasts, je me suis attachée à elle, elle est devenue une voix amie ! Elle raconte bien, et même très bien, de façon un peu surannée peut-être, avec certaines expressions comme : « ce n’était pas convenable », « tout de même », un phrasé très littéraire, et un enthousiasme intact, avec souvent une pointe d’humour. Tout à la fois très cérébrale, sérieuse et rieuse !
     Elle explique longuement la façon dont elle prépare ses séances, recrute ses soumis… Elle analyse ses motivations, les raisons du goût pour le sadomasochisme, raconte des anecdotes.

      Le mieux c’est de l’écouter directement sur France Culture, même si j’ai pris des notes, pour garder en mémoire son témoignage :

     Elle évoque son enfance pendant la guerre, avec la religion très présente encore « mais j’étais une élève ricanante », avant de raconter son mariage avec Alain Robbe-Grillet. Un mariage heureux, il n’a jamais rien exigé d’elle, et l’a laissé libre de vivre sa vie comme elle l’entendait. Sinon, il était dominant, elle sa soumise. Il lui a proposé un contrat, qu’elle a refusé, préférant l’excitation de l’inconnu, qu’il sente et devine ses limites plutôt que tout écrire noir sur blanc, et risquer de perdre le frisson de l’appréhension.

     Elle raconte ensuite comme elle est devenue dominatrice et décrit les débuts des clubs SM. Elle les a découverts à New-York, rien n’existait encore en France. Ils étaient plutôt trash, avec un côté « sale », ils n’étaient pas chers du tout. En France, les clubs se sont plutôt développés dans les années 80, et surtout 90, sur un tout autre modèle : très classe, avec des tarifs élevés pour les hommes seuls ; les femmes seules ne payant rien ou très peu, car ce sont elles qui sont demandées, désirées, et en sous-nombre.
     A partir des années 2000, les clubs ont périclité, en France comme aux Etats-Unis, au profit sans doute de soirées privées organisées via des sites. L’avantage des clubs c’était l’anonymat et l’imprévu des rencontres, ce que l’on n’a plus dans les soirées privées. (J’aurais voulu lui souffler quelques idées de soirées où l’on est si nombreux qu’une certaine forme d’anonymat est retrouvée)

     Et puis la journaliste pose cette question délicate : pourquoi y a-t-il plus de soumis que de Maîtresses, et pourquoi y-a-t-il des dominas professionnelles et presque pas de dom pro ?
     Catherine Robbe-Grillet répond avec mesure. Elle commence par mettre des gants : aujourd’hui, parler de « nature » liée à tel ou tel sexe n’est plus de mise, mais on ne peut que le constater : les soumis sont plus nombreux que les dominatrices. Par ailleurs, même si c’est un autre sujet : dans les prisons, la plupart des détenus sont des hommes, les serial killer sont des hommes, il y a bien plus de femmes battues que d’hommes battus… Et il y a bien plus de désir sexuel autour des fétichismes chez les hommes, même si l’on doit éviter de généraliser. C’est simplement un constat qu’elle a fait.

     Elle préfère dominer en compagnie de femmes, des amies dominatrices, qui voient les choses comme elle. Elle délègue, et reprend les rênes si ça ne lui convient pas. Chez les dominants, la génitalité est très présente. Bien sûr, il peut y avoir des jeux d’impact, des jeux d’attache, mais très vite, il y aura des demandes sexuelles comme des fellations etc… C’est en tout cas ce qu’elle a constaté là aussi. Les femmes ne fonctionnent pas ainsi, elles sont plutôt dans une recherche d’esthétique, une recherche cérébrale, et attirées par le symbolique. Elles jouent à différer, retarder le plaisir…
     De son côté, elle ne domine que pour le plaisir, par désir. Elle se réjouit de l’existence des dominatrices professionnelles parce que la demande est si grande du côté des soumis. Elle a toujours refusé les sommes d’argent, voulant conserver son désir intact. Et puis, elle n’a pas besoin d’argent.

    Catherine Robbe-Grillet se définit comme féministe, car elle a toujours fait ce qu’elle voulait, en toute liberté. Mais elle n’est pas radicale, elle refuse qu’on lui dise ce qu’elle doit penser ou faire. Elle trouve qu’aujourd’hui la parole est censurée. Ainsi, il n’est plus légitime de dire que l’on a le fantasme du viol. Cela ne veut pas dire que l’on veut être violée évidemment, mais ce fantasme-là, pourtant très courant, ne peut plus être exprimé.  
Catherine Robbe-Grillet
   
    Dans ses séances, Catherine Robbe-Grillet recherche avant tout l’esthétisme. Elle aime composer des tableaux beaux et parfaits qui suscitent des émotions. Elle s’inspire d’ailleurs souvent de tableaux connus ! Elle aime théâtraliser ses séances qui sont toujours soignées, préparées, avec une musique de circonstance (La mort d’Isolde de Wagner, Les funérailles de la reine Marie…). Elles ne durent jamais plus de 2h30 ou 3h, et elle en sort épuisée.

    La différence avec le théâtre, c’est que les acteurs principaux, les soumis, ignorent tout de leur rôle. Catherine Robbe-Grillet refuse les spectateurs, les simples voyeurs, parce que tout le monde doit prendre des risques, ce sont des émotions à vivre ensemble. De même elle refuse les photos : on vit le moment et puis le moment se termine. En revanche, elle écrit beaucoup sur les séances, c’est ce qui lui a permis de rédiger Cérémonie de femmes. Pour une séance particulièrement extravagante, une chasse dans un parc public la nuit, elle a demandé à chacune des dominatrices présentes et à la soumise qui jouait le rôle de la proie, d’écrire un récit. Ils ont été lus en public, on peut les écouter ici.

    Le choix des soumis, tout un processus :
    Après la parution de son livre Cérémonie de femmes, Catherine Robbe-Grillet reçoit beaucoup de lettres, essentiellement des hommes qui témoignent ou la sollicitent, quelques lettres de femmes aussi — surtout des lettres d’insultes d’ailleurs.
    Elle choisit un soumis en plusieurs étapes : d’abord en écoutant sa voix au téléphone ; s’il la tutoie, il est éliminé d’entrée de jeu. Ensuite, sur son physique : elle lui donne rendez-vous dans un lieu public, un café par exemple, ou une gare. Il doit porter un signe distinctif comme une écharpe rouge. Elle l’observe de loin sans être vue. Si l’homme lui plaît, elle lui fixe un rendez-vous, elle le reçoit seule ou avec une amie, pour un premier contact. S’il est prometteur, il sera invité à une séance.

     Photos de Catherine Robbe-Grillet prises sur le net, datant probablement des années 80.
     Crédit photo de la photo en couleur : Raphael Gaillarde, et de la photo en noir et blanc : Roger Viollet – Bruno de Monès

3 commentaires

  1. Bleue a écrit :

    Merci pour ce partage, Clarissa. J’aime apprendre, m’instruire. Je suis en train d’écouter le premier podcast et je trouve cette femme remarquable.

  2. Clarissa a écrit :

    Je suis contente qu’elle t’intéresse aussi… oui elle est incroyable ! J’aime aussi écouter des émissions et apprendre plein de choses…

    1. Bleue a écrit :

      Bleue et les podcasts : une grande histoire d’amour !!!

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