Dans ma série Corps de métier, j’appelle le professeur, et plus particulièrement : le professeur de français, et son arme fatale, la grammaire !
J’ai profité d’un cours de grammaire récemment ! J’étais consentante, et même demandeuse… Un excellent professeur m’a révélé les secrets de la langue française, des secrets que j’avais oubliés, et que je manie sans conscience avec plus ou moins de bonheur. Pourquoi déteste-t-on la grammaire enfant ? C’est comme un jeu de briques, qui éclaire tout… Depuis, je pense avec des phrases qui clignotent dans mes pensées, avec des groupes de mots en couleurs qui annoncent leur fonction !
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Dans un café* (complément circonstanciel de lieu), en fin d’après-midi (complément circonstanciel de temps), mon ami professeur de français décortique à mon intention les subtilités de la langue française, de sa voix chaude et enveloppante (complément circonstanciel de manière). Je m’enthousiasme, c’est une révélation ! – pourquoi me suis-je montrée si peu attentive au collège ! Je trouvais la grammaire aride, ardue, mais lui, il fait danser les mots, il jongle avec eux : des phrases se forment sous mes yeux, le décor du café s’efface, un vaste tableau mouvant s’impose, des phrases multicolores apparaissent et disparaissent soudainement au fil de ses exemples …
— En France, on a une grammaire très logique : la structure des phrases est immuable : sujet – verbe – complément. Le complément circonstanciel, c’est le groupe de mots que l’on peut déplacer ou supprimer ! Dans d’autres langues, ce sera très différent…
Je ressens un élan, quelque chose de l’ordre du désir, le désir d’en savoir plus, de percer tous les mystères de la langue.
Il sourit de mon intérêt, il a deviné mon goût des mots bien techniques. Il évoque la concordance des temps, l’imparfait du subjonctif… Mon cœur se serre, je suis prise de nostalgie à la pensée de ces temps disparus, tombés en désuétude… L’évolution naturelle de la langue qui se débarrasse de complexités inutiles et belles, et simplifie au passage la vie des élèves et des autrices. Des temps oubliés que je retrouve avec plaisir au détour d’un passage d’un classique du 19e, qui lui donne toute sa saveur du passé.
— Il y a aussi les conjonctions de subordination, par exemple lorsque, comme, que… et les locutions conjonctives (c’est la même chose, mais en deux mots : parce que, de sorte que, depuis que…) : elles introduisent des propositions subordonnées circonstancielles
Je voudrais me concentrer, apprendre encore, tant ces sujets me passionnent. Il me plonge au coeur du style et de ses outils, le « moteur » de l’écriture, ses rouages, ses mécanismes, ses fondements… Mais cette avalanche de mots savants me donne le tournis, et je deviens distraite : subordination, cela m’évoque des pratiques bdsm… Et il vient de prononcer le mot que, en toute innocence, et moi, obsédée et grande fantasmeuse devant l’éternel, j’entends queue, forcément. Je glousse intérieurement, nerveuse, gênée de mes pensées parasites. J’écoute moins, ce mot me distrait et me trouble, mes fantasmes s’envolent, ma raison abdique. La grammaire devient terriblement érotique, sensuelle, mon corps a cru comprendre quelque chose, il espère et se fige, dans l’attente d’une queue, malgré mes tentatives de me raisonner.
Je me perds dans ses yeux, sur ses lèvres qui s’entrouvrent, révélant ses dents blanches, sa langue parfois. Les mots n’ont plus d’importance, mon esprit s’est brouillé, il n’est plus que le siège d’émotions, de sensations, du trouble causé par son regard, sa bouche. Je m’exalte et mes pensées s’envolent loin, au-delà de ce café et du sujet du moment.
Le regarder parler suffit à mon bonheur, je rêve éveillée, bercée par ses belles paroles qui n’ont plus aucun sens. Soudain, il me pose une question, je sursaute intérieurement. La page blanche… Je me décompose, inquiète de paraître simple d’esprit, incapable de répondre à une question du niveau de 5e. Il répète sa question, mais je n’ai toujours pas réussi à réintégrer mon corps, mon esprit s’est envolé et mon corps ne pense qu’au sien.
Légère sensation de chute libre, prise en flagrant délit de distraction, comme lorsqu’on m’interrogeait au collège, et que je n’avais rien écouté. Rêveuse, bâille aux corneilles, distraite, dans la lune, dans les nuages… tout le temps, sur tous mes bulletins scolaires ! Je me reprends, et je m’en sors par une pirouette.
— Je crois qu’il faut que je reprenne une leçon !
Une bonne leçon ! Je pourrais peut-être étudier son corps cette fois, pour changer du corps des phrases.
Il sourit
— Je pourrais aussi te parler des différentes négations…
Là ce n’est pas la peine, j’ai juste envie de lui dire oui !
Notre café s’achève, les mots dansent toujours dans mes pensées, avec son visage en surimpression qui s’impose de plus en plus. Je me promets de me plonger dans un précis de grammaire dès que je suis rentrée !
Mais une fois seule dans le métro, la magie se dissipe, le sortilège n’a plus cours, il ne tenait qu’à mon professeur de français, son ton passionné, son érudition, la clarté de ses explications, sa façon de les transmettre… La passion, c’est contagieux ! Mais s’il n’est plus là pour l’alimenter, je repars dans mes travers : oubliée la grammaire, je reprends mon roman !
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* J’avais d’abord écrit : « Nous sommes dans un café », mais là, il s’agissait d’un complément essentiel de lieu (ou locatif), qui ne peut être supprimé.
Toutes les notions évoquées dans mon récit sont du niveau 5e ! Chapeau à tous les élèves… et aux professeurs et professeures qui leur inculquent ces difficiles notions !
De mon côté, au collège et au lycée, j’ai eu essentiellement des femmes professeures de français. Je les ai toutes aimées, surtout une, que j’adorais ! J’ai découvert grâce à elles les merveilles de la littérature françaises et j’ai été prise d’une frénésie de lecture — mise à mal avec Internet, puis le portable. J’aurais tant voulu faire une terminale littéraire, puis des études de lettres, mais à mon époque, on poussait les jeunes vers la voie royale : S. On ne nous laissait pas le choix, nos goûts passaient après, seuls comptaient les débouchés et le prestige d’un bac scientifique, avec cette bonne parole en guise de consolation : « Tu pourras toujours lire pendant tes loisirs. » À présent, avec le chamboulement et l’éclatement des différents bacs d’autrefois, les jeunes choisissent vraiment ce qu’ils et elles aiment !
Je me demande aussi ce qui ce serait passé si j’avais eu un professeur de français aussi brillant, charismatique, excellent conteur, même quand il parle de « concordance des temps » ! J’aurais caracolé en tête de classe pour ses beaux yeux, travaillant sans effort jours et nuits, la beauté de la langue et du professeur conjuguées réalisant des miracles… et j’aurais sûrement insisté pour faire des études de lettres, imposé ma volonté, au lieu de me laisser faire pour faire plaisir à mes parents et mon conseiller d’orientation, à qui j’en veux encore.
En tout cas, j’imagine les générations d’adolescentes qui débutent dans leur vie sentimentale avec un tel « modèle » masculin, dissertant avec passion sur la poésie ou le romantisme, un idéal inaccessible et unique en son genre, qui va leur gâcher leurs premières amours forcément décevantes !
– Photo : Marc Ruffalo

4 commentaires
bonjour Miss Rivière,
comme vous je partage l’amour des mots et de la grammaire.
si j’ecris (trop peu) par flemme, je l’avoue, je participe à des ateliers d’ecriture ou je confesse avoir quelques facilités à manier la langue de Molière.
je reverai que vous fûtes mon professeur de francais, dans un cours particulier ou ma distraction proverbiale, mon écriture illisible, et mon regard admiratif et néanmoins lubrique ferait l’objet de sanctions disciplinaire.
Suis je en train de m’egarer dans le jardin secret de mes fantasmes ? ou la chose vous parait elle possible ?
En septembre, la soirée La Nuit des K organise une soirée spéciale « Rentrée des classes », et Les Goûters du divin marquis organisent régulièrement une « dictée », avec des punitions à la clef… Je pense que vous aimerez ces deux événements !
Ce que j’aime dans le français c’est sa complexité pour ne pas dire son esprit tortueux.
Pourquoi dit-on : qu’est-ce que c’est que ça ?quand un Anglais dit : what is that ? ou un Allemand : was ist das ?
J’adore cet exemple 🙂 ! Je suis toujours touchée quand au cours de mes voyages, je rencontre un étranger qui parle notre langue…