Un ami m’a envoyé une vidéo sur Felix Valloton. L’un de ses tableaux m’a particulièrement touchée, troublée : représente-t-il une servante qui veille sa maîtresse ? Je crois plutôt qu’il s’agit de deux amantes, tant leur désir est palpable, leur plaisir visible. Ce tableau raconte l’amour interdit, et ce moment « après le plaisir », l’une s’endort, l’autre la regarde.
Il m’a donné une idée d’histoire.
***
Elles mélangèrent leurs bras, leurs jambes, leurs chevelures, leurs couleurs de peau, en un festival de noir, de blanc et de rose. Elles se burent l’une l’autre, sans réussir à étancher leur soif, elles se respirèrent, se caressèrent à s’user la peau, s’aimèrent enfin, de toutes les façons. Rompues, épuisées de jouissances, elles finirent par se séparer à regret.
— Joyeux Noël mon amoureuse ! souffla Léontine
Augustine lui sauta au cou.
— Joyeux Noël mon amante ! Je ne pouvais rêver mieux pour fêter Noël
Elles s’étaient offert des petits riens, des rubans, des mouchoirs brodés, avant d’offrir leurs joues, leurs lèvres, leurs mains, et leur amour, le plus beau cadeau qui soit.
Augustine s’assoupissait, les joues roses de plaisir. Léontine la contemplait, songeuse, tout en tirant sur sa cigarette. Comme Augustine était belle dans son abandon, étalant sa nudité, toute pudeur envolée ! Elle, elle avait préféré se rhabiller à la hâte, inquiète soudain, on ne sait jamais.
Leurs amours interdites, cachées, renouvelées à l’envi dans leur chambre de bonne sous les toits. Si Monsieur savait, elles seraient renvoyées !
Mais Monsieur n’était pas là, et Madame, deux étages plus bas, ne se doutait de rien, perdue dans ses songeries, comme à son habitude.
Madame s’ennuyait ferme devant son feu de cheminée, alanguie sur son sofa. Son salon surchargé d’œuvres d’art et de bibelots couteux l’étouffait. Elle se retenait de projeter à terre quelques vases hideux, cadeaux de la douairière. Elle se retrouvait seule en cette nuit de Noël, dans une débauche de paquets ouverts et aussitôt délaissés. Son impétueux époux s’était enfui à peine le dernier invité parti, prétextant une affaire urgente. Elle n’était pas dupe, l’affaire urgente en question se présentait sans doute sous la forme d’une actrice de petite vertu. Cela l’arrangeait bien, elle ne ressentait aucun appétit pour le corps gras, velu et transpirant de son bedonnant époux, elle le cédait bien volontiers à qui le voulait pour s’éviter le devoir conjugal.
Madame piochait négligemment des chocolats dans une boite dorée, en sirotant une coupe du meilleur champagne. Enivrée d’alcools et de douceurs, elle caressait le projet de sonner l’une de ses bonnes pour s’offrir un peu de distraction et de conversation. Léontine la noire ou Augustine la blanche ? Les deux ! Leur goût l’une de l’autre faisait merveille dans le travail, et ce soir, il ne serait pas question de travailler, mais de causer.
Madame actionna la sonnette. Driiiiing !
Saisies, Léontine et Augustine sursautèrent sur leur méchant lit de fer, ce paradis abritant leurs amours. Elles échangèrent un regard ; que voulait madame en cette heure tardive ! Tous les invités étaient partis, la salle à manger rangée, la vaisselle lavée. Madame se trouvait mal, peut-être ? Elles se ruèrent dans l’escalier, et trouvèrent madame en déshabillé, sifflant sa coupe de champagne comme un hussard. Elle les accueillit à bras ouvert et les serrèrent contre son sein, qu’elle avait généreux.
— Ce soir, il n’y a plus de servantes, plus de maîtresse, causons comme de bonnes amies ! Servez-vous une coupe de champagne ! C’est Noël après tout, et vous devez être bien affligées, loin de vos familles. Monsieur n’y a pas songé, en vous demandant de rester pour assurer le service.
Cependant, une lueur suspecte brillait dans leurs yeux et démentait ses craintes. Madame en conçut quelque humeur : ces drôlesses s’amusaient, quand elle s’était tant ennuyée avec ces bourgeois confis de suffisance, sous les regards perpétuellement voilés de reproches de ses beaux-parents – l’héritier se faisait attendre.
Augustine s’inquiéta, sa patronne semblait prise d’ivresse.
— Madame, souhaitez-vous que je vous raccompagne jusqu’à votre chambre ?
— Plus tard mon enfant, plus tard. Le dîner était d’un pénible ce soir, je n’en puis plus ! Léontine, racontez-moi des histoires de votre enfance, l’Afrique lointaine, ses fauves, ses chasseurs géants et nus armés de javelots…
— Madame, je suis née à Montmartre
— Ah Montmartre, les cabarets, les soirées, les spectacles, contez-moi donc tout cela, voulez-vous
— Je n’ai quitté les jupes de ma mère que pour entrer à votre service, je ne connais rien de tout cela
— Moi non plus, quelle tristesse ! Et vous Augustine, quelles aventures avez-vous vécues ?
— Aucune madame, à part prendre le train pour monter à Paris depuis ma Bretagne natale ! Ah si, j’ai coupé les cheveux, risquant ma réputation !
— Cela vous va très bien ma fille, la coupa Madame en caressant la nuque offerte.
Augustine frissonna, électrisée de la tête aux pieds par le contact des doigts doux et légers de sa maîtresse.
Madame soupira, s’apitoyant sur son triste sort.
— Quant à moi, je suis passée directement du couvent des religieuses à d’assommantes mondanités orchestrées par un mari toujours absent. Mais l’heure n’est plus aux jérémiades, maintenant que j’en ai enfin terminé avec ce dîner et tout ce tralala ! Sortons toutes les trois, entre filles, allons au bal danser le french cancan, le charleston, que sais-je, je ne sors jamais, je ne connais même pas les danses à la mode ! On s’habillera comme des cocottes, on fumera, on boira, on rira, on s’amusera en ce jour de fête ! Qu’en dites-vous, vous êtes partantes ?
Augustine et Léontine n’avaient pas vraiment le choix, c’était leur patronne après tout. Mais elles souriaient aux anges, ravies de s’encanailler avec leur fantasque maîtresse.
Elles trinquèrent à leur projet.
Madame plissa son nez poudré et ravissant, une odeur suspecte flottait dans l’air : du tabac !
— Prenez garde mes chères, ce parfum doit disparaître à l’aube, monsieur ne pardonnerait pas que l’on fume sous son toit comme des garçonnes ! Mais en attendant, il n’est pas prêt de rentrer, donnez-moi donc une cigarette Léontine.
Madame tira voluptueusement sur sa cigarette. D’heureux souvenirs du couvent lui revinrent, quand elles fumaient en cachettes entre pensionnaires, petites silhouettes en chemises de nuit blanches, cachées dans le grenier, jouant à se faire peur et se pincer les unes les autres pour se faire crier.
Léontine en profita pour se rallumer une cigarette. Les fumées de leurs deux cigarettes se mélangèrent, les réunissant dans un même brouillard. Augustine toussa, et Léontine sourit, à la fois touchée et amusée, avant de lui suggérer d’une voix basse, voilée par le tabac.
— Augustine, puisque tu ne fumes pas, tu pourrais peut-être masser les pieds de madame, si elle te l’accorde, afin de les détendre
Madame se déchaussait déjà avec des petits soupirs d’aise
— Excellente idée, ces chaussures me tuent !
Elle tendit ses pieds mutins avec une joie évidente.
— Et vous Léontine, occupez-vous de mes mains entre deux bouffées de tabac, des mains tant baisées et irritées par d’abondantes moustaches horriblement piquantes. Peste soit cette mode des moustaches !
Madame ferma les yeux de contentement, massée de toutes part. Léontine et Augustine y mettaient tout leur cœur, tout en se regardant affectueusement. Le silence se fit, troublé seulement des petits gémissements de bien-être de madame. Les deux jeunes filles s’enhardirent, se penchèrent l’une vers l’autre, et s’embrassèrent tendrement sans cesser de masser leur patronne.
Madame, les yeux mi-clos, ne perdit rien de la scène ; le désir embrasa son ventre. Elle se redressa vivement, s’interposa entre ses deux servantes et réclama sa part de baisers et de caresses. On la lui offrit bien volontiers.
Il ne fut plus question de bal ou de club de jazz, seulement d’étreintes et de baisers devant le feu mourant, au milieu des papiers dorés froissés et des cadeaux abandonnés.
Pendant ce temps, Monsieur s’en voulait terriblement. Pétri de remords et dévoré de scrupules, il ne bandait point. Il ne désirait plus sa danseuse, une jeune personne à la voix haut-perché et l’accent des faubourgs, exaspérante avec son franc parler, ses lèvres trop rouges, et aspergée d’un parfum bon marché qui lui retournait l’estomac. Dire que tout cela l’avait charmé, tant de fraîcheur à la fois candide et vulgaire ! Mais l’attrait de la nouveauté s’était dissipé, il songeait à son chaud foyer, à sa délicate épouse si gracieuse, malgré ses migraines qui la torturaient dès la tombée du jour, et qu’il aimait, néanmoins. Il allait la retrouver, lui offrir le cadeau de sa présence pour Noël ! Il poserait une main fraîche sur son front brûlant tout en lui murmurant des paroles réconfortantes. Il l’assurerait de son amour pour toujours, et la borderait dans son lit avec tendresse avant de se retirer sur la pointe des pieds.
— Mon petit, je dois rentrer, le devoir m’appelle. Tiens, voilà pour ta peine
Il lui donna une bourse emplie de pièces d’or.
Évidemment, la petite danseuse s’insurgea, indignée qu’il l’abandonne si soudainement pour sa bourgeoise. Elle tapa du pied, cria, l’insulta, avant de lui jeter à la figure les pièces, les coupes de champagne, la bouteille, et les macarons glacés. Il esquiva la bouteille, fort heureusement, mais fut copieusement arrosé de champagne. Il s’en fut avec dignité sans se retourner, impatient de retrouver son calme logis et son épouse se reposant entre ses draps de satin, ses longs cheveux blonds répartis sur l’oreiller comme une auréole.
Un tout autre tableau l’attendait cependant.
***
Tableau de Felix Valloton : La Blanche et la Noire (1913)
Cette année charnière ! La fin de la Belle époque, les derniers feux du French Cancan, le début du jazz et du Charleston (je crois), et bientôt, la guerre.

1 commentaire
Oups, pas le temps de lire maintenant, mais je garde le lien.