Jardin secret

À Londres, il existe des jardins qui ressemblent à des jardins publics, mais qui ne sont accessibles qu’à d’heureux élus, possédant la clef ou le code d’entrée : les propriétaires des environs immédiats. Le bon peuple et les touristes sont priés de passer leur chemin et d’aller pique-niquer ailleurs !
Je suis restée songeuse devant un tel privilège d’un autre âge : un jardin à soi en pleine ville, à partager entre voisins… En France, on manifesterait devant les grilles jours et nuits, moi la première 😉 (Mais Londres ne manque pas de vastes parcs, ce qui explique sans doute l’absence de révolte.)
Cela m’a donné une idée d’histoire, à développer si j’ai le temps…

***

Jane habitait chez ses parents, comme toutes les jeunes filles bien comme il faut après le pensionnat, et sa virginité était mieux gardée que les joyaux de la couronne ! Elle ne sortait jamais sans chaperon, que ce soit sa mère, sa gouvernante… Toutes veillaient jalousement sur sa vertu. Cependant, Jane ne manquait pas de jeter des œillades aux officiers de la garnison en passant devant la caserne. L’un d’eux, plus dégourdi, réussit à lui glisser un billet dans la main : des déclarations brûlantes vantant sa beauté et sa grâce. Il avait pris soin d’indiquer son nom et celui de son régiment. John ! Jane s’empressa de lui répondre, elle confia sa missive à une petite bonne dont elle était proche.
— Reviens vite !
La servante se montra ravie d’échapper aux fourneaux et fila. Jane enviait sa liberté ! Elle aussi aurait aimé courir sur le pavé Londonien…
Par son entremise, les deux tourtereaux purent correspondre tout à leur aise, avant de se jeter des regards langoureux lors des promenades.
Bientôt, cela ne leur suffit plus, ils voulaient se voir, se toucher, se baiser les mains. John ne pouvait recevoir, il habitait la caserne avec ses camarades, et Jane non plus, cela aurait fait tout un scandale. La jeune fille se lamentait et se tordait les mains ; comment faire pour se rapprocher de son bien-aimé !

Jane se souvint du jardin où sa mère l’emmenait enfant. Un jardin privé, seuls quelques propriétaires nantis du quartier en possédaient la clef. Jane se désintéressa des jeux de ballon et de cerceau en grandissant, le jardin fut oublié, sa mère ne goûtait guère la nature et ses insectes. Jane récupéra la clef, toujours pendue près de l’entrée. La clef du paradis quand elle était enfant ! Rien n’a changé au fond, se dit Jane en souriant toute seule, ce sera mon petit coin de paradis à nouveau. Elle écrivit fébrilement un billet.

Mon aimé, demain soir, à la nuit tombée, retrouvons-nous tels Adam et Eve au paradis, dans notre jardin privé. Il sera à nous, aucun anglais digne de ce nom ne se promène la nuit ! Voici la clef, je vous rejoins dès que possible….  

Ce soir-là, Jane demanda la permission de se retirer de bonne heure, elle se sentait lasse. Ses parents recevaient, le salon grouillait d’invités, son absence fut à peine remarquée. Elle fila discrètement par l’entrée des domestiques, eux aussi trop occupés pour s’enquérir de cette course nocturne. Jane traversa la rue en courant, ivre de liberté, priant pour que personne ne fume sur le balcon. Elle se jeta dans les bras de John – enfin ! Et manqua de s’évanouir, assaillie d’émotions inconnues. Ils s’allongèrent sur l’herbe fraîche en soupirant de bonheur, et s’aimèrent fiévreusement sous le ciel étoilé. Les nuits suivantes, Jane déploya une couverture pour les protéger de l’humidité et du sol dur, et se montra plus ardente encore

Bientôt, le régiment de John s’en alla vers d’autres cieux. Les adieux furent déchirants, Jane versa quelques larmes, vite taries cependant. Une nouvelle fournée fraîche d’officiers intrépides et sachant valser était annoncée ! Jane avait hâte de faire connaissance avec cette promotion ; quelles surprises lui réservait-elle ? Elle ouvrirait la porte de son jardin à l’heureux élu, avant de lui ouvrir son cœur, et ses jambes, pour de plaisantes entrevues au clair de lune !

(Et même de nos jours, je pense qu’un jardin serait une bénédiction pour les amants qui ne savent pas toujours où se retrouver : ils habitent loin l’un de l’autre, en colocation, chez leurs parents… Les parkings sont glauques, les chambres d’hôtels exigües et coûteuses, les jardins publics fermés la nuit, les clubs libertins inappropriés si l’on est un brin romantique – et je ne parle pas des toilettes de café, même des cafés de luxe !)

 

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