Il y a des souvenirs qui me hanteront jusqu’à la fin de ma vie, des souvenirs qui me reviennent parfois spontanément, sans que je les invoque, alors que je n’y ai pas pensé des années durant…
Ce souvenir de lycée par exemple :
Je suis en terminale, dans un lycée qui nous impose des devoirs sur table tous les samedis matin, ce martyre : chaque semaine une matière différente, qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il neige, et même les samedis de début de vacances (qui commençaient mal !), « afin de ne pas empiéter sur les heures de cours ».
Évidemment, on trichait autant qu’on pouvait – comment survivre sinon à un tel rythme ? (D’autant plus que les profs ne se privaient pas de multiplier les contrôles, y compris surprise. Le fameux « Veuillez sortir une feuille ! » à peine la prof avait posé sa mallette sur son bureau, avec les plaintes qui s’élevaient en retour, en vain – ce sadisme ^^
On faisait feu de tout bois pendant les DST :
– on s’échangeait nos brouillons entre voisins pour vérifier nos résultats en maths,
– je filais mes brouillons de dissertation à mes voisins de derrière qui séchaient, en sifflant entre mes dents « ne copie pas texto ! »
– on se passait des petits mots sous la table, tout en gardant une immobilité de statue
– je tirais de mon sac de « faux brouillons » emplis d’anti sèches écrites à la façon d’un brouillon, le plus discrètement possible, avec des ruses de sioux, en faisant semblant d’écrire, ma main gauche farfouillant à l’aveuglette dans mon sac pour en tirer les précieux feuillets… Cet enfer hebdomadaire !
Je jetais parfois des coups d’œil furtifs à notre surveillant, espérant qu’il soit distrait ou occupé ailleurs, et je recevais comme un coup de poignard en plein cœur : il me regardait. Mon cœur se serrait d’horreur ; il m’avait surprise en train de tricher, c’était certain. On se regardait une seconde de trop, ses yeux étaient indéchiffrables, un mélange d’amusement, d’autorité, d’ironie, d’agacement, d’intelligence aiguë… Il me fixait, sévère, implacable, et je me décomposais sur ma chaise. Mais jamais il ne s’avançait vers moi pour me confronter, saisir mes « brouillons » emplis de dates et de faits qui n’avaient rien à voir avec le sujet, ou de citations de philosophie que je tentais de caser au chausse-pied quel que soit le sujet.
J’étais dans tous mes états, anxieuse de tricher sous ses yeux, transpercée par ses yeux bleus. De grands yeux bleus qui lui mangeaient le visage… Il était beau comme un acteur américain ! Je devais être rouge comme une pivoine tant mes joues chauffaient, entre la crainte du scandale public d’être mise à la porte devant tout le monde (et les ennuis à n’en plus finir ensuite), et le trouble de croiser ses yeux d’un bleu irréel, samedis matin après samedis matin…
Et puis la délivrance est enfin venue : le bac ! Suivi du « bal de promo », une dernière occasion de faire la fête tous ensemble, avant de nous éparpiller dans diverses facs, prépas… Une soirée comme dans les films américains, mais heureusement, nul besoin d’être « invitée » par un camarade de classe (je n’avais rien « sous la main », il m’aurait fallu rester chez moi !)
Je reconnais à peine le gymnase, il s’est paré de lumières, de boules disco, d’un bar… Le DJ s’éclate avec le meilleur de la décennie, on danse tous comme des fous, soulagés d’en avoir fini avec l’enfer des DST, du bac, des oraux… Et là, soudain, je croise mon surveillant du samedi matin : chute libre, sidération, bouffée de joie incompréhensible… Je réalise qu’il est très jeune en fait, il a juste deux ou trois ans de plus que nous. Tout à coup, il n’est plus apparenté à la sévère caste des professeurs, ces adultes assimilés aux parents etc, mais à celle des étudiants, dont je fais désormais partie ! Il est grand, très grand (je le voyais toujours assis), super élégant… Et moi, pour une fois, j’ai une jolie robe au lieu du sempiternel jeans, j’ai renoncé à mes lunettes, je me sens des ailes ! Il me tend la main et m’invite à danser le rock, avec un grand sourire. C’est la première fois que je le vois sourire, même ses yeux sourient ! J’ai envie de rire, je ne peux plus m’arrêter de rire… dire que j’ai eu si peur toute cette année, j’ai le fou rire tant je suis soulagée et heureuse ! Un fou rire nerveux que je dois contenir, de peur qu’il ne me trouve bizarre… Tant d’adrénaline et de souffrances toute l’année, je le mettais sur un piédestal, alors que c’était juste un ancien élève en fait. Les samedis matin, il n’était pas là pour nous torturer, mais pour gagner de l’argent de poche… Je devine qu’il n’était pas dupe de nos agissements, il nous a laissé faire, en tant qu’ancien élève de ce lycée intraitable, d’un autre âge, il savait que c’était une condition de survie, de tricher et s’aider – et ça ne nous a pas empêché d’avoir tous le bac ! Je serre sa main à la broyer, il me fait virevolter, je m’envole, je m’exalte, je me pâme à moitié, il danse comme un pro, et je laisse le bonheur éclater dans mon cœur, le bonheur de la fin du lycée, de la réussite du bac, de l’infinité des possibles, le bonheur de danser avec lui, qui m’a fait si peur toute l’année tout en me plaisant à la folie, le bonheur de cette musique que j’adore et de tournoyer sans fin…
Et puis… rien !
Je rêvais de baisers qui n’en finissent plus, d’être emportée, portée, enlevée, emmenée, aimée… autant de fantasmes qui jaillissaient à la vitesse de la lumière dans mes pensées et s’évanouissaient aussitôt… mais à l’époque, ma méthode infaillible pour montrer à un garçon qu’il me plaisait, c’était de m’enfuir à l’autre bout de la salle et de me ruer sur le premier boutonneux venu, de préférence celui qui me plaisait le moins, pour tenter d’apaiser les battements de mon cœur, sans pour autant cesser de penser à « l’autre ». Je reprenais mon souffle, et j’évitais soigneusement de regarder l’objet de mes pensées…
Autant dire qu’il ne se passait pas grand chose !
Je me souviens encore de son visage, de l’expression de ses yeux, ses yeux qui me torturaient et me plaisaient tant. Je me souviens de mes sensations fortes en trichant (ces montagnes russes !), de mon bureau, de ma place dans la classe… Je me souviens de tout !
Je n’ai plus jamais triché ensuite (sauf peut-être en math, l’habitude de comparer mes résultats avec ceux de mes voisins), ce n’était plus la peine, c’était bien plus facile, et le rythme était beaucoup plus tranquille qu’au lycée…
Depuis, j’ai gardé une certaine fascination pour les yeux bleus glacier énigmatiques ! Ils me paralysent, m’ensorcèlent, me subjuguent toujours autant. Je ne sais pas si ceux et celles qui ont les yeux bleus réalisent à quel point leurs yeux sont beaux ! Je ne m’enfuis plus à l’autre bout de la salle, je reste clouée sur place, à me noyer dans le lagon de leurs yeux, sans me soucier de ce qu’ils pensent (ne plus se soucier de ce que pensent les autres, cette délivrance de l’âge adulte !), tant le regret de m’être enfuie après ce rock d’anthologie reste cuisant aujourd’hui encore.
PS : ce goût des yeux bleus ne m’empêche pas de beaucoup aimer les yeux marrons aussi, souvent plus chauds. Ce qui compte finalement, ce sont des yeux expressifs, des yeux chaleureux, amusés, attendris, rieurs, taquins, vifs, affectueux… peu importe la couleur !
– Photo : Jake Gyllenhaal (ce qui se rapproche le plus de mon surveillant)

2 commentaires
Bravo pour ce texte o combien pudique
Heureusement pour moi que vous aimez quand même les yeux marrons
Ne croyez vous pas que plus que la couleur c est ce qu ils disent qui importent
Les femmes m ont souvent dit ques les miens parlaient à haute voix
Merci ! Oui, ce qui compte le plus, ce sont des yeux expressifs !