Une petite histoire inspirée par un tableau…
— Ma mie, cessez-cela, vous me chatouillez avec vos feuillages
— Ce ne sont que quelques roses à peine écloses, mon Seigneur
— Elles embaument, m’asphyxient, j’étouffe…
— Je m’en vais vous délivrer mon ami… Comment respirer avec tout cet attirail ! Vous allez vous trouver mal avant même le début des combats…
Le chevalier ne s’offusqua pas de ses piques, c’était de bonne guerre. Et puis cette jeune personne rieuse lui plaisait, un peu d’agrément avant les périls ne se refusait point.
De ses doigts de fée, elle défit les lacets, les rivets, les sangles ; l’armure de plaques chuta en morceaux sur le sol dans un fracas de métal.
Dessous, il y avait encore plusieurs couches de vêtements. Elle s’attaqua courageusement aux lacets, ça n’en finissait plus ! L’exaspération se disputait à l’excitation, et l’enhardissait.
Énervé par les doigts qui le chatouillaient en tâtonnant pour le dévêtir, le chevalier enleva de lui-même son maillot de corps et ses chausses, ne cachant plus ses intentions.
Voilà bien les hommes, prêts à me forcer avant même que je ne les désire ! En tout cas il me facilite le travail, se dit elle en contemplant sa peau pale.
Elle eut le dernier mot.
— Garde donc ton casque chevalier, il me plaît !
Au moins, elle ne verrait pas sa figure, qu’il avait peut-être vilaine. Elle considéra ce valeureux chevalier gisant dans l’herbe, nu, à sa merci, désarmé, à l’exception de son épée toute personnelle. Une épée de chair et de sang qui pointait vers le ciel et cherchait une ouverture pour prendre d’assaut cette jolie citadelle. Elle se rendit sans résistance et prit même les devants : la jeune fille l’enfourcha sans plus de cérémonie.
Le chevalier se sentit quelque peu troussé et forcé, mais ne s’offusqua point ; voilà qui changeait des usages ! Il remercia le ciel de sa bonne fortune et se laissa chevaucher, y trouvant son compte.
— Êtes-vous une fée, une nymphe ? s’enquit-il après l’amour.
— Une simple villageoise, mon Seigneur, pour vous servir
— Vous valez bien toute une armée à vous seule, ma mie ! J’étais sur le point d’assiéger ces remparts, d’affamer les habitants du château, d’incendier ses murs, d’enfoncer ses portes, pour trousser ses gueuses et piller son or… et vous êtes venue m’ensorceler, sans même user de potions !
— Le pouvoir des roses, mon cher !
— Et de votre parfum se mêlant à celui des fleurs, le plus puissant filtre d’amour qui soit, fit le chevalier, flairant les rares effluves parvenant à franchir la barrière de métal de son casque.
Il l’enleva soudainement et secoua ses cheveux. La jeune fille le contempla, saisie ; jamais elle n’avait vu plus beau chevalier, un viking roux, velu, aux joues pleines… Un long frisson la parcourut, son désir se réveillait déjà.
Le seigneur se secoua, il s’amollissait ainsi allongé dans l’herbe, pris dans les rets de cette sorcière. Il se rhabilla et sonna la retraite ; on ferait la guerre une autre fois, on rentrait au logis ! Il ne rentrait pas les mains vides, mais avec une jolie prise de guerre, cette petite villageoise qui s’accrochait à ses basques. Il la hissa sur son cheval avant de le lancer au galop.
Elle fut rapidement promue au rang de favorite, et moult bâtards robustes naquirent de leur union. Ils occupèrent tant le seigneur qu’il renonça à la guerre – les combats ne manquaient avec tant de garnements, il était comblé de ce côté-là. En outre, sa tendre maîtresse le retenait dans sa couche, l’enchaînant de mille mignardises et caresses.
Et c’est ainsi que la légende naquit : une petite villageoise de rien du tout avait sauvé tout un château !
Plus tard, bien plus tard, elle devint la sainte patronne de la ville, reconnaissante pour son sacrifice et sa ruse digne du cheval de Troie d’Ulysse.
– Peinture d’Adolph Menzel, National gallery, Londres
